Le 12 août, en début de soirée, la lune s'est avancée devant le soleil. Chez nous, dans le Vexin, elle en a voilé plus de neuf dixièmes. Il ne restait qu'un mince croissant de lumière, très bas sur l'horizon — comme une paupière qui refusait de se fermer tout à fait. La lumière est devenue étrange. Métallique, disent les astronomes. Irréelle, dit tout le monde.
En astrologie, une éclipse de soleil est une nouvelle lune — mais une nouvelle lune qui insiste. Celle-ci s'est produite en Lion : le signe du cœur, de la lumière qu'on porte et qu'on n'ose pas toujours montrer. C'est peut-être ça, le secret d'une éclipse : elle ne retire rien. Elle cache un instant — juste assez longtemps pour qu'on mesure ce qui nous manquerait.
Nous étions trois. Mon amoureux, notre ado, moi. Le soleil était descendu si bas qu'il a fallu sortir le chercher : nous avons quitté la maison pour l'entrée du hameau, là où le ciel se donne en entier. Je n'ai pas de grand récit à vous faire : nous regardions le ciel, simplement, et je me sentais privilégiée. Assister à un événement qui n'arrive que tous les je-ne-sais-pas-quand — j'ai vérifié depuis : la dernière fois, c'était en 1999, la prochaine attendra 2081 — et y assister en famille. Notre ado aura soixante-et-onze ans en 2081. J'aime penser qu'il restera de notre soirée ce que la lumière laisse toujours : le souvenir de ceux avec qui on l'a regardée.
C'était magique. Et la magie, ce soir-là, n'était pas que dans le ciel. Elle était dans le silence qui s'est posé sur nous trois devant la même lueur — pas un silence vide, non : un silence rempli par la nature, comme elle seule sait les faire quand les humains veulent bien se taire.
Depuis, je me demande ce que ce soir-là est venu remuer. Car une éclipse pose une question que le plein soleil ne pose jamais. Quand tout brille, on oublie de regarder. J'en sais quelque chose : la grande éclipse de 1999, je ne l'ai pas vue. J'avais vingt ans, un bac tout neuf, une rentrée d'étudiante en tête — et un rêve d'amour sincère et honnête, comme dans les romans qui me transportaient. La vie brillait trop fort devant moi pour que je pense à lever les yeux.
Vingt-sept ans plus tard, l'amoureux dont je rêvais existe : c'est à côté de lui que j'ai regardé le soleil se voiler. Il faut croire que les éclipses me trouvent toujours au seuil d'une nouvelle étape — et qu'elles reviennent parfois vérifier que les rêves ont été exaucés. C'est quand la lumière se voile qu'on découvre ce qu'on aime, ce qui nous tient, ce qu'on ne supporterait pas de perdre.
Alors si cette éclipse en Lion avait une question pour nous, ce serait peut-être celle-ci : qu'avons-nous voilé de nous-mêmes, un jour, par prudence, par fatigue, par politesse — un élan, un talent, une joie un peu trop voyante ? Et depuis quand ? Ce que le ciel m'a rappelé ce soir-là, c'est qu'une lumière voilée n'est pas une lumière éteinte. Elle attend, entière, derrière le disque. Je connais ce voile-là. Ce carnet en est la preuve.
Une nouvelle lune est un moment pour semer. Alors ce soir-là, j'ai posé une intention, comme on glisse une graine en terre : laisser revoir un peu de ma lumière, sans attendre qu'elle soit parfaite. Si le cœur vous en dit, posez la vôtre. Une phrase suffit. Personne n'a besoin de la lire — pas même moi.
Ce carnet naît de cette soirée-là. Bienvenue sous ce ciel.
Marie
P.-S. La nuit suivante, le ciel offrait ses étoiles filantes d'août. Il donne parfois deux fois. Pensez à faire un vœu en retard : il paraît que là-haut, on n'est pas très regardant sur les dates.
